Frayeur en Islande - La dangereuse traversée de la Bláfjallakvísl - F261

Rédigé par Sandrine Publié le 24/11/2016

L'Islande est une terre hostile où la nature règne en maître. Ici, elle dicte sa loi, transformant et façonnant le paysage jour après jour. Les pistes de l'intérieur du pays ne font pas exception. Aucune infrastructure ne résiste aux conditions islandaises et parfois une excursion dans les highlands peut se transformer en expédition.

C'est ce qui nous est arrivé un beau jour de juillet 2016.

En piste vers le Mælifellssandur

Aujourd'hui le temps est gris. Il bruine. La météo n'est pas bonne et il n'est prévu aucune amélioration pour les jours à venir. Alors nous tentons tout de même notre excursion au coeur du désert de cendres noires du Mælifellssandur. Nous avons prévu de faire une boucle depuis l'ouest en débutant par la F261 avant de poursuivre sur la F210.

Pendant plusieurs heures nous traversons les paysages accidentés aux abords de la F261. La piste est assez mauvaise, elle n'est pas roulante avec beaucoup de gros cailloux. Au bout d'un peu plus d'une heure nous passons sur le pont au dessus de la Innri-Emstruá. La rivière a un très fort débit, l'eau est marron. Nous sommes bien contents qu'un pont ait été construit!

Depuis le début, nous n'avons croisé aucun autre véhicule. Nous sommes seuls depuis environ 1 heure 30. Nous savons que juste avant de rejoindre la F210, il nous faudra traverser Bláfjallakvísl, une rivière réputée pour être parfois assez grosse.

Quelques minutes plus tard, nous croisons enfin un véhicule dans l'autre sens. Nous nous arrêtons à son niveau. Le conducteur nous indique qu'il a dû faire demi-tour car il selon lui rivière n'est pas franchissable et il n'a pas osé s'y aventurer. Un peu inquiets, nous continuons, ayant un 4x4 plus haut que le sien. Parfois tout peut se jouer pour quelques centimètres.

Les premiers gués de la F261

Bientôt nous atteignons un premier gué, l'eau est sombre, mais il n'est pas très profond. Il ne devait pas parler de celui là. La piste se poursuit et traverse quelques autres petits gués sans aucune difficulté.

Quelques minutes plus tard la piste est coupée par un nouveau gué. Cette fois l'eau est trouble et il y a du clapotis. Il semble y avoir environ 40 à 50 cm d'eau. Nous le traversons tranquillement car nous ne voyons pas le fond. A la sortie de l'eau, comme souvent, de la fumée s'échappe de la voiture, provenant de la rencontre de l'eau avec la ligne d'échappement et les disques chauds. Le gué correspondant à la description que nous avait fait le conducteur, nous pensions qu'il s'agissait du fameux gué de la Bláfjallakvísl et que nous avions passé le plus dur. Mais nous nous trompions...

Nous avançons au travers des paysages désolés. La météo est toujours mauvaise et il pleut de plus en plus.

Toujours pas de croisement avec la F210. Peut-être l'avons-nous raté? Cela fait maintenant plus de 2 heures que nous roulons. Puis au loin, nous apercevons une autre rivière. Nous avançons jusqu'à la berge. Voilà la Bláfjallakvísl.

Le gué terrifiant sur la Bláfjallakvísl

Devant nous, la rivière est déchaînée. Elle ne ressemble en rien aux précédents gués que nous avions franchis jusque là, qui semblent tous d'un coup si ridicules. L'eau est marron, le courant est fort, la rivière est plutôt large et semble vraiment profonde. Au milieu un banc de sable noir ressort légèrement, permettant de traverser la rivière en deux temps. De chaque côté, les bras d'eau tumultueux nous semblent infranchissables.

Dans ma tête, je me suis déjà résignée à ne pas découvrir le Mælifellssandur qui nous tendait pourtant les bras juste de l'autre côté de la rivière. Mais Flo ne veut pas jeter l'éponge si vite. Après tout, nous avons déjà fait presque 3 heures de route depuis Vík et nous n'avions vraiment pas envie de rebrousser chemin.

Alors, pour savoir si nous sommes en mesure de traverser ce gué, je me jette à l'eau. Je retire mes chaussures et enfile une paire de sandales. Je remonte mon pantalon au maximum. Je m'approche de la roue de notre 4x4, un Dodge Durango, et je me remémore le niveau maximum d'eau que m'avait indiqué le loueur. Elle m'arrive au haut de la jante, soit 15 cm au dessus de mon genou, environ 60 cm.

Première tentative à pied

Je me dirige vers la rivière. Je sais que l'eau me glacera instantanément les jambes, mais nous devons savoir. Un pas, deux pas, j'avance peu à peu et je m'enfonce dans l'eau glacée. Le stress me fait oublier la douleur. Au bout de quelques enjambées, l'eau m'arrive déjà aux genoux. Je garde le moral et je continue à avancer lentement. Le courant se fait de plus en plus fort. L'eau est trouble, je ne vois pas le fond qui semble fait d'un mélange de sable et de petits cailloux.

Je sens le courant puissant qui essaye de m'arracher du sol et fait vibrer mes sandales.

J'arrive au quart de la rivière et l'eau monte maintenant jusqu'au milieu de mes cuisses. Nous sommes déjà au dessus du niveau indiqué par le loueur. Je fais un pas de plus et ce dernier m'enfonce davantage. L'eau commence à mouiller mon pantalon et j'estime le niveau à 80 cm. Je ne peux plus avancer davantage.

Je fais doucement demi-tour pour ne pas perdre l'équilibre. C'est cuit, nous ne passerons jamais. Je retourne à la voiture mais Flo ne semble pas abattu. Il garde confiance et me dit que l'on peut passer, l'entrée d'air du capot étant plus haute, mais je refuse! Je n'étais pas arrivée au point le plus profond et la rivière semblait encore se creuser. Nous ne sommes pas assurés lors des traversés de gués et je ne souhaite pas tenter le diable ni gâcher le reste du voyage. Mais Flo persiste à croire que l'on peut le faire.

L'attente...

Du coup, nous décidons d'observer le passage d'un autre 4x4 afin de mieux estimer la traversée. Et nous commençons à attendre...

Au loin, en aval, un couple de randonneurs remonte la rivière en la longeant en notre direction. Ils viennent de Þórsmörk et souhaitent rejoindre le refuge d'Álftavatn. Mais pour cela ils doivent traverser la rivière à gué. Lui vient de Pologne et elle de Chine. Ils ont à peu près notre âge. Depuis plusieurs longues minutes, ils cherchent en vainc un endroit pour franchir la rivière, et m'ayant vu dans l'eau, ils pensaient qu'à ce niveau la traversée serait plus facile.

Ils s'approchent vers nous avec leurs gros sacs de randonnée. Hélas, je leur donne les nouvelles qui ne sont pas bonnes. Nous aurions bien proposé de les transporter avec nous de l'autre côté, mais pour l'instant nous attendons. Dans le stress du moment nous n'avons même pas pris le temps d'échanger nos prénoms. Elle, semble terrifiée à l'idée de traverser ce gué. Lui, plus téméraire, décide de tenter tout de même la traversée en éclaireur, afin de la rassurer.

La traversée chaotique du randonneur

Il enfile une paire de claquettes et attache ses chaussures à son cou. Il retrousse son pantalon et s'élance au travers du torrent boueux. Rapidement il s'enfonce et le courant le fait tituber. Sa compagne est tétanisée sur le bord. Il avance, dépassant maintenant le point où j'avais fais demi-tour. L'eau monte encore, mouillant définitivement son pantalon retroussé. L'eau lui arrive maintenant au niveau de l'entrejambe, soit 85 cm environ. Il passe enfin le point le plus profond et remonte jusqu'à atteindre la bande de sable noir au milieu du gué.

Maintenant il reste la deuxième partie du gué. Le second bras est moins large, mais le courant y semble plus fort. Il poursuit la traversée. Cette fois il s'enfonce moins profondément dans l'eau, mais le courant est si fort qu'il perd l'équilibre.

En essayant de se rattraper, l'une de ses claquettes est emportée par le courant. Aussitôt il essaye de tendre le bras pour la rattraper, mais celle-ci s'éloigne à une vitesse impressionnante, ballotée par le clapotis incessant.

Impuissant, il ne peut que la regarder s'éloigner. Il devra poursuivre sa randonnée de plusieurs jours avec une seule claquette pour traverser les autres gués du parcours. Il arrive enfin sur l'autre berge. On semble lire comme un message de désespoir dans ses yeux. Bien sûr, il n'invite pas sa partenaire à le rejoindre. Dépitée, elle abandonne son sac au sol. Je viens vers elle et lui propose d'attendre avec nous dans la voiture, où elle sera à l'abri de la pluie.

Les islandais à la rescousse

Quelques minutes passent, puis un véhicule arrive enfin de notre côté! Il est plus haut que nous. Il s'agit d'une famille d'Islandais avec 3 enfants qui partent en balade dans leur Toyota Land Cruiser. Une remorque est attelée à l'arrière de leur 4x4. On se demande bien où ils peuvent aller avec un tel chargement. Nous leur expliquons la situation. Ils ne semblent pas trop inquiets et nous rassurent en nous expliquant que si l'on voit le banc de sable noir, il devrait être possible de traverser la rivière. Si ils passent, nous devrions également passer, notre entrée d'air devant être environ 5 cm plus basse que la leur.

Mais la rivière étant tout de même bien agitée, ils préfèrent tout de même attendre le passage d'un couple d'amis avec qui ils voyagent. En attendant, le conducteur islandais nous explique comment bien passer le gué, la trace à suivre ainsi que la vitesse à garder. Même si nous avons déjà passé une bonne vingtaine de gués, celui-ci demande beaucoup plus de vigilance.

Environ 10 minutes plus tard, un Toyota Hilux surmonté d'une caravane arrive. Les islandais discutent rapidement entre eux, puis remontent dans leurs véhicules. Le Toyota Hilux, le plus haut, passe en premier. Il n'hésite pas et fend l'eau du torrent. La traversée n'a finalement pas l'air si dangereuse même si l'eau semble profonde.

Le Land Cruiser passe à son tour. Il traverse le premier bras et remonte sur le banc de sable. Il repart ensuite pour traverser le second bras.

Mais le courant plus fort décolle les roues de la remorque qui commence à basculer dans le sens du courant, menaçant d'entrainer le 4x4 avec elle.

Pendant quelques secondes notre sang se glace, mais le conducteur poursuit sa trajectoire et tire la remorque du gué. Ouf, mais quelle frayeur.

C'est à notre tour. Je ne veux pas tenter la traversée, le coup de la remorque m'en a dissuadée, mais Flo y croit toujours, il est même persuadé que l'on passera sans problème. A côté de moi, notre passagère d'infortune est terrifiée. Je parle avec Flo en anglais pour qu'elle comprenne la situation. Elle ne se prononce pas, je sens qu'elle a juste peur de traverser le gué, mais qu'il s'agit de sa seule chance de retrouver son compagnon. Alors voyant Flo confiant, et sentant la détresse de notre passagère, je cède.

La traversée fantastique du gué agité

Flo se positionne devant le gué et s'engage doucement dans le tumulte de l'eau. La vague formée au contact de l'eau passe au dessus du capot et vient lécher le pare-brise, passant au dessus de l'entrée d'air. Je tiens mon visage entre mes mains, complètement tétanisée. Flo ne panique pas et continue à la même allure. "Oh my god, oh my god". Je ne cesse de répéter ces mots. Dans quoi nous sommes-nous embarqués. Notre passagère est blême et s'accroche à la poignée. Puis la voiture, trempée, remonte sur le banc de la sable. La traversée se poursuit encore pendant quelques secondes.

Enfin, les roues gagnent l'autre rive. Nous sommes passés! Un sentiment de joie immense me gagne. Nous l'avons fait, je n'en reviens toujours pas. Flo ne comprend pas trop la joie qui m'emplie, tant il était confiant. De l'autre côté, le randonneur attendait sa compagne et ils se retrouvent heureux. Il arrive vers nous complètement abasourdi. Il montre la voiture au niveau du milieu du pare-brise en nous disant "L'eau est montée jusque là, j'ai cru que vous ne passeriez pas, c'est incroyable." Il n'en revenait pas, et moi non plus!

Epilogue

Quelques jours plus tard, nous avons appris que le secteur avait été déconseillé voir interdit aux randonneurs du célèbre trek entre Þórsmörk et le Landmannalaugar en raison du trop fort débit sur la Bláfjallakvísl rendant la traversée trop dangereuse.

Lorsque nous sommes repassés 10 jours après en arrivant depuis la F210, le gué avait radicalement changé d'apparence. Il était presque clair et coulait paisiblement.

Quand je repense à cette histoire, je me dis que nous avons été vraiment fous de tenter cette traversée qui aurait pu tourner en cauchemar si nous avions mal négocié la trajectoire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'après la traversée de ce gué, tous les gués que nous avons croisés sur notre chemin nous ont semblé presque insignifiants.

Mais quoi qu'il advienne, surtout soyez prudents en Islande, car la nature ne pardonne aucune erreur!

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